Les Amazones RDS - Journal de raid

22 janvier 2007

L’aventure de Marie-Josée Vasseur, Ann Dow et Claudine Douville
Écrit par Claudine Douville

Novembre 2006

Prologue

Le raid Amazones en est cette année à sa sixième édition. Créé par Alexandre Debanne et ZBO - Ze Big Organisation- c’est une compétition réservée uniquement aux femmes et qui se veut ouverte à toutes. Ce ne sont pas des professionnelles qui y participent, il suffit d’être en bonne forme et d’avoir de la volonté, beaucoup de volonté.
Le raid parcourt le monde, changeant de destination année après année. Cette année, c’est l’Île Maurice qui a reçu les 74 équipes inscrites. Les Amazones RDS, formées de Ann Dow, capitaine de l’équipe nationale canadienne et deux fois olympienne en water-polo, Marie-Josée Vasseur, alpiniste confirmée ayant réussi cette année l’ascension du Cho Oyu, 6e plus haut sommet au monde (8,201m), après l’Aconcagua et le Kilimandjaro, et Claudine Douville, commentatrice de sports, gagnante du Rallye Aïcha des Gazelles, passionnée de sports et d’aventures ayant fait le raid au Kenya et l’ascension du Kilimandjaro avec Marie-Josée, ont décidé de faire le raid non seulement pour l’exploit sportif, mais aussi pour venir en aide aux athlètes qui ont besoin d’un coup de pouce dans le développement de leur carrière.

Une campagne de financement a été orchestrée en deux phases, la première pour permettre à l’équipe de participer au raid et la seconde, une fois cette participation acquise, pour amasser des fonds qui allaient servir à créer des bourses ensuite distribuées à quelques athlètes nécessiteux. Vous trouverez en annexe le formulaire que les Amazones RDS ont présenté à leurs connaissances et amis, initiant ainsi une vague de dons qui allaient donner des résultats aussi convaincants qu’inespérés!

Les pages qui suivent vous racontent l’aventure de l’équipe 66 épreuve après épreuve, jour après jour. C’est un récit sportif, un journal d’aventure, mais avant tout une histoire d’amitié entre trois filles qui se sont unies pour travailler ensemble à une cause en laquelle elles croyaient. Tous ceux qui nous ont supporté dans cette aventure ont été très précieux à quelle que phase que ce soit du processus. Nous avons fait la preuve qu’ensemble on peut aller loin, aussi loin que l’Île Maurice pour ensuite en revenir les bras chargés d’espoirs pour nos athlètes de demain.

Bonne lecture!

Mardi 14 novembre

1ère étape - Canot, 18km – Hôtel Movenpick - Île aux Bénitiers

rdsCe matin, réveil à 6 heures. Ann est congestionnée, ennuyée par une sinusite contractée à Paris! Mais en vaillante combattante qu’elle est, elle se prépare avec nous, prête à faire face au défi qui nous attend. Il fait beau, le soleil sera très chaud. Sur l’eau, nous serons des cibles faciles pour les rayons UV…mieux vaut s’enduire généreusement de crème solaire, gracieuseté des produits Clarins, commanditaire de l’événement.

Nous prenons place dans les autobus qui nous amènent au Movenpick, l’hôtel qui saluera dans six jours la fin de nos exploits. C’est là que le départ de la première épreuve sera donné. Les canots reposent mollement sur la plage, léchés pour l’instant par de petites vagues nonchalantes. Petite vague deviendra grande… Ann et Marie-Josée s’installent à côté du canot tandis que je m’en vais à l’autre extrémité de la plage, là où sont enfoncées les pagaies dans le sable.

Chaque représentante d’une équipe prend place à côté de la pagaie de son canot et au signal, c’est la course folle vers l’embarcation de son équipe. Les filles courent tant bien que mal dans ce sable mou, sauf une « sprinteuse » des équipes de tête qui ferait rougir plus d’un coureur de 100m! Devant le canot de l’équipe 66, le nôtre, je passe tout droit, vite rappelée à l’ordre par mes deux partenaires. Tout le monde saute dans le canot; Ann à la proue, Marie-Josée au centre et moi comme barreuse à l’arrière. Nous nous élançons dans cette mer parsemée de canots jaunes qui deviennent autant d’obstacles à notre progression. Les embarcations se percutent, les pagaies s’agitent, parfois -oups!- dans les flancs d’une concurrente, mais de façon générale le tout se déroule dans la bonne humeur.

Nos coups de pagaie sont efficaces et tranquillement nous remontons les positions. En regardant les canots que l’on dépasse, nous nous encourageons. Ce n’est pas facile, il y a de la vague, du courant. Marie-Josée et Ann travaillent en accord et alternent de côté à chaque 10 ou 12 coups de pagaie. Je redresse derrière au besoin. La progression est bonne et un brin de fierté nous balaie. Le passage délicat annoncé est passé et nous nous en sommes sorties en restant dans le premier tiers du peloton.

On voit au loin le point de ravitaillement se profiler sur la plage. Mais la mer plutôt amicale au départ se révèle maintenant sous d’autres couleurs. Tranquillement, insidieusement, elle nous tire vers le large. Concentrées sur nos efforts, nous sentons à peine ce changement non pas de cap, mais plutôt de position du bateau face au courant. Lorsque nous nous en rendons compte, il y a déjà de grosses vagues qui cassent tout près de nous. On est loin maintenant du léger clapotis de la plage, ces vagues inspirent plutôt un surf débridé.

On négocie une première vague en tournant la pointe du canot vers elle. La deuxième arrive très vite et on la franchit aussi avec succès. Ann crie : « il faut retourner vers le bord! » . Nous en sommes conscientes, mais on ira après avoir fait face à ce mur d’eau, ce raz-de-marée, ce tsunami qui déferle vers nous! Notre pauvre canot apeuré - et ses occupantes- ne peut rien devant les ambitions de cette vague qui se gonfle démesurément. Et c’est la catastrophe! Elle étend ses doigts blancs sur nous et sans aucun effort retourne notre embarcation et nous rejette sans ménagements à la mer. Tout allait si bien jusque là et voilà que nous gagnons un bain forcé. Les vikings endiablés ont fait place à de piteux chatons mouillés…Autour de nous des vestiges de notre naufrage. Les casquettes flottent. Les « camel back » flottent. Les tubes de crème solaire flottent. Et nos lunettes solaires coulent…la mer vient de prendre son tribut d’Oakley, Addidas et Smith. Nous nous retrouvons dans l’eau salée à cligner des yeux sous ce soleil impitoyable. Quelques cris nous font tourner la tête, une autre équipe vient de vivre une mésaventure semblable à la nôtre et là-bas, trois vagues plus loin, un autre équipage plonge à son tour.

Mais nous ne sommes pas au bout de nos peines. S’il nous faut réintégrer le canot, il faut d’abord le remettre à l’endroit. Cela s’avère impossible dans cette eau agitée où on en a largement au-dessus de la tête. Mais la Providence aura finalement pitié de nous. Un zodiac de l’organisation passe miraculeusement par là (où soupçonnait-on d’éventuels naufrages à cet endroit?) et un organisateur se jette chevaleresquement à la mer, palmes aux pieds. Grâce à son aide, notre canot retrouve son assiette et nous pouvons y monter à notre tour. Mais il est transformé en baignoire et plutôt que de nager dans la mer, nous nageons maintenant entre les bancs. Avec son plein d’eau à ras le bord il est très instable et difficile è manœuvrer. Il nous faut donc regagner la plage pour pouvoir le vider. D’autres minutes précieuses perdues.

Pendant que nous vidons l’embarcation, Anne va faire le plein d’eau, douce cette fois, au ravitaillement où personne n’arrête toutes étant pressées de rallier la ligne d’arrivée. Les canots que nous avions dépassés depuis belle lurette passent devant nous. Nous repartons, pagayons furieusement, tentons malgré tout de reprendre quelques places. Je me sens mortifiée par cette gaffe. En tant que barreur, j’aurais dû mieux lire le courant et éviter le piège. Je m’en veux de ne pas avoir prévu le coup. Et en plus, on a perdu nos lunettes alors que le raid ne fait que commencer!

Le reste du parcours nous semble interminable. Nos mains et nos épaules sont douloureuses sous l’effort décuplé que nous leur imposons. Mais les encouragements fusent dans la barque. Pas l’ombre d’un reproche, pas l’ombre d’une récriminations. Ce sera tout au long du raid l’une des grandes forces de notre équipe. Nous pensons à tous ceux qui nous soutiennent, à mon ami Frédéric qui nous a écrit : « Quoiqu’il advienne, ne lâchez jamais! ». Nous ne lâchons pas.

Nous approchons de l’île aux Bénitiers. Alors que nous la contournons, il nous faut mettre pied à terre, le niveau d’eau y étant à son plus bas. On pousse et on tire et finalement nous avons contourné l’îlot. La ligne d’arrivée est en vue. Dans un ultime effort, nous donnons les derniers coups de pagaie et passons la ligne qui stoppera le chrono.

Au classement malgré tout, nous nous retrouvons au 49e rang. N’eut été de notre mésaventure, nous aurions pu espérer finir près de la 25e place. L’équipe 19 qui a toujours navigué près de nous avant notre naufrage a terminé dans ces eaux-là. Nous nous reprendrons demain. Temps : 3h18 :20

Mercredi 15 novembre

2e étape – Trek 8 kilomètres annoncés, 5 en réalité. (Et c’est tant mieux!) Domaine de Lagrave

Ce matin le temps est incertain. L’organisation nous suggère d’apporter nos impers et de porter des leggings à cause des moustiques. On nous annonce une dénivelée importante, une pente ardue à grimper, une crête à enfiler et une descente parfois dangereuse. Les expectations n’ont pas été en dessous de la réalité.

Un peu nerveuses, nous attendons le décompte puis nous nous élançons sous une chaleur accablante. La première partie est assez facile, l’unique problème venant de ce soleil de plomb. Heureusement, nous entrons rapidement sous le couvert des arbres. Le soulagement causé par l’ombre bienfaisante des arbres disparaîtra bien vite dans l’effort qui suivra. Le sentier innocent à ses débuts se transforme rapidement en une montée sauvage, terrible, où les racines rivalisent avec les pierres mousseuses pour nous pourrir la vie.

Au début cela va, on prend la difficulté comme un défi supplémentaire, mais plus on progresse et plus ça se corse. L’effort devient cumulatif. Le souffle raccourcit, les muscles protestent, les pieds glissent. Pour ma part je suis étourdie, affaiblie par de légers ennuis intestinaux qui prennent ici une toute autre proportion. J’ai chaud et vaguement mal au cœur…Ann galope comme une biche devant, à l’aise dans cet environnement ardu. Marie-Josée reste tout près. Elle est dans son élément, la montagne.

Le sommet culmine à 642m, des mètres qui semblent s’étirer au fur et à mesure que l’on monte. Un sommet qui n’en finit plus d’arriver. Nous nous accrochons aux arbres, tirons sur les branches, nous appuyons sur les pierres, glissons sur la terre humide. Pas de moustiques, mais s’il y en avait eu nous les aurions à peine sentis. Nous serrons les dents et continuons. Ann me tend parfois une main solide, Marie-Josée me donne une petite poussée aidante.

Enfin le soleil commence à se frayer un chemin dans la densité de la forêt, signe annonciateur que le sommet est plus près. L’ombre cède tranquillement la place à la lumière. Finalement nous émergeons de la forêt et la pente fait doucement le dos rond. Nous sommes sorties du bois mais pas de nos peines. Nous devons parcourir la crête sur toute sa longueur et si la première descente nous fait bien plaisir, elle est rapidement suivie d’une remontée…Cette crête adoptera un profil de dos d’âne sur toute sa longueur.

Le soleil est toujours aussi fort. Il faut penser à s’hydrater. Et faire attention aux cailloux, racines, roches pointues qui parsèment notre chemin. Je m’accroche d’ailleurs et je tombe, sans trop de mal heureusement. C’est probablement l’orgueil qui a été le plus meurtri malgré le bleu qui ornera mon genou.

Finalement la descente, la vraie, s’amorce. Lorsque nous pouvons trottiner, nous le faisons. Les filles iraient probablement plus vite sans moi, mais ce sont des coéquipières formidables. Nous franchissons la ligne d’arrivée main dans la main.

La journée n’est pas finie. On récupère un peu, puis c’est l’épreuve du tir à l’arc. Une participante par équipe, en l’occurrence moi pour les Amazones RDS. Si je vise bien je peux retrancher jusqu’à 30 minutes pour l’équipe. Deux flèches dans le rouge valent 5 minutes, chaque flèche dans le cœur jaune vaut cinq minutes. Je me rappelle des conseils de Gabriela Cosovan, directrice technique de la Fédération québécoise de tir à l’arc, je me concentre et tire. De huit flèches, on ne gardera que les six meilleures. Les deux premières touchent à peine la cible. Ce n’est pas comme ça que je vais gagner du temps… je vise plus haut, pour compenser la légère pente au bas de laquelle est la cible. Quatre flèches dans le rouge, deux dans le jaune. Vingt minutes. Pas mal.

Il y a eu de la casse aujourd’hui. Deux filles ont été ramenées tant bien que mal par leurs coéquipières…entorses è la cheville. La pression commence à faire son œuvre sur certaines équipes qui haussent le ton lorsque les difficultés se présentent. On n’en est pourtant qu’au début.

Après nous être restaurées quelque peu, nous partons à la rencontre de nos copines du Québec, venues au raid avec une bonne dose de courage et de détermination. Quelques dizaines de livres en trop, une condition physique un peu déficiente, mais une volonté de fer et un moral à toute épreuve. Elles termineront presque toujours une heure après tout le monde, mais elles iront jusqu’au bout. Comme quoi la volonté peut soulever des montagnes. Nous ferons donc le dernier demi kilomètre avec elles, ayant été accueillies par un cri de joie dans le sentier. Ce sera l’un des beaux moments de ce raid.

Nous terminons l’étape au 45e rang, 47e au cumulatif. Deux positions de gagnées. Temps : 1h35 :48

Jeudi 16 novembre

3e étape VTT transformé en trek. De 25 à 15 kilomètres. Domaine de l’Étoile

Il pleut. Il pleut. Il pleut. Il a plu et venté toute la nuit. Les éléments se sont déchaînés avec une force impressionnante. Les éclairs déchiraient le ciel pour se perdre dans la mer houleuse, le tonnerre claquait et grondait tandis que le vent menaçait à chaque instant d’emporter la tente qui a courageusement tenu bon dans la tempête. Plus d’une fois j’ai pensé que nous allions nous envoler et avoir ainsi l’occasion de voir l’Île Maurice de haut. C’est mouillé et détrempé partout. La mer se cache derrière une brume épaisse, on a l’impression qu’il va pleuvoir jusqu’à la nuit des temps et qu’on va refaire le coup de Noé. Bruno, l’organisateur qu’on voudrait mettre sous Ritalin une fois de temps en temps, mais qui est quand même charmant, claironne que le départ est retardé d’une heure.

On traîne sous la tente, essaie de sauver ce qui n’est pas encore mouillé. L’étape est encore reportée d’une heure. En arrivera-t-on à annuler? Il pleut toujours et les sentiers doivent être impraticables. Finalement Bruno annonce que nous devons nous présenter aux autobus dans les dix minutes et que l’épreuve de vélo prévue a été transformée en épreuve de trek. Les filles grimacent…deux courses en deux jours et celle-ci doit couvrir 15 kilomètres. Mais nous ne sommes pas là pour nous la couler douce!

La route est assez longue et nous fait passer dans des villages dont l’architecture n’est pas sans rappeler celle des pays d’Amérique Latine ou de tout pays au climat tropical. Les gens jettent un regard étonné sur cette caravane d’autobus chargés de femmes pressées d’aller s’arracher le cœur dans une épreuve sportive. Mais ça, ils ne le savent pas…

À l’arrivée il ne pleut plus. Il y a même un peu de soleil. Le domaine est joli, invite aux vacances et à la farniente. Une jolie rivière traverse le paysage et l’arche de départ est dressée devant le pont qui l’enjambe. Les équipes partiront à 30 secondes d’intervalle, position inverse du classement. Le directeur de course donne ses instructions : « Le parcours a été raccourci, mais vous aurez tout de même de bonnes montées. On vous donne une carte, mais elle ne vous sera pas très utile, le trajet est très bien balisé pas d’inquiétudes à vous faire. Il y aura un point de ravitaillement à la troisième balise. Soyez prudentes.

Nous sommes gonflées à bloc. Quinze kilomètres, c’est la distance que j’ai pratiquée à l’entraînement. Marie-Josée et Ann sont fortes dans le trek. Les filles se préparent, remplissent leur « camel back ». Une copine française, Emma, celle qui a ramassé pour nous nos sacs donnés par l’organisation à Paris, regarde cette agitation la larme à l’œil, bien appuyée sur ses béquilles. Victime d’une entorse la veille, elle ne pourra pas prendre le départ ni les autres subséquents. Elle sera rapatriée à Paris le lendemain.

C’est à notre tour de recevoir le décompte. 3, 2, 1…voilà, nous sommes parties. Il y a de l’eau, de la boue et rapidement nos chaussures sont trempées. Mais c’est bien là le cadet de nos soucis. Le paysage est magnifique. Nous passons à travers champs, boisés, vallons. La pluie se remet à tomber, doucement, agréablement d’abord puis elle s’ambitionne. Elle tombe dru maintenant et ses gouttes se transforment en petits aiguillons qui nous fouettent dans notre course.

La montée annoncée se profile. Une à une les participantes se mettent au pas. Nous ne faisons pas exception. La montée est abrupte, parsemée de roches et de gros cailloux rendus glissants par toute cette pluie qui ne cesse de tomber. Toutes sont d’accord pour louanger en quelque sorte ce mauvais temps qui nous a évité de faire le trajet à vélo. Faire cette montée en poussant un lourd vélo de montagne, c’eut été décupler la difficulté.

Nous passons rapidement les premiers points de contrôle, y poinçonnant nos balises et arrivons au ravitaillement. Troisième balise à pointer. Rapidement nous mordons dans quelques quartier d’oranges et n’avons même pas à faire le plein d’eau. Sous toute cette pluie, on se déshydrate beaucoup moins. Puis nous repartons le pied léger, précédées et entourées de quelques autres équipes dans ce long cordon de participantes qui s’étire sur tout le parcours.

Nous descendons pour l’instant et si c’est plus agréable pour nos mollets, il faut quand même être prudentes. La mésaventure d’Emma à l’esprit, nous faisons bien attention où nous posons nos pieds. Concentrées sur notre souffle, sur notre course, nous levons tout de même les yeux sur le paysage magnifique qui nous entoure. Nous sommes privilégiées d’y courir. C’est un domaine privé peu ouvert au public et aujourd’hui, bien qu’enveloppé de brumes et de nuages, il nous livre quelques-uns de ses mystères. J’essaie de prendre quelques photos, mais sans ralentir et sans viser. Ça ne donnera pas grand chose. Une longue courbe dans un champ plat nous amène à la balise suivante. Et c’est là que notre monde s’écroule.

Nous voyons que les filles arrivées avant nous sont furieuses. Ça gesticule et parle fort et les deux organisateurs qui sont là en ont plein les bras. Inquiètes, nous nous approchons. Et là nous apprenons que nous sommes rendues à la balise numéro 5. Mais où était la quatre? Toutes sont secouées, déçues. Comment a-t-on pu se tromper dans le parcours? On nous l’avait annoncé si facile que jamais nous ne nous sommes inquiétées, jamais nous ne nous sommes préoccupées de chercher les flèches, confiantes dans le groupe qui nous précédait. Et ce fut là notre erreur, une erreur que nous allions payer chèrement. Mais pour l’instant nous ne le voyons pas comme ça, nous sentons plutôt flouées, victimes d’une injustice. Nous avons l’impression d’avoir jeté nos tripes dans ce sentier pour rien. Et le manque d’informations ne nous aide pas…

-Sommes-nous loin de la quatre? Devrions-nous retourner?

-Je ne sais pas où est la quatre, répond évasivement un organisateur qui tente de rejoindre quelqu’un par radio émetteur.

-Devrait-on poursuivre, retourner?

Ils demeurent tout aussi évasifs. La carte ne nous est pas d’une grande utilité, les points de contrôle et de ravitaillement n’y étant pas indiqués.

Le temps file et le chrono tourne. Il nous faut agir. Nous décidons de continuer, on verra avec les conséquences. Nous reprenons la course, mais le cœur n’y est plus. Malgré tout nous arrivons à maintenir un bon rythme et rapidement l’arrivée est en vue. À une centaine de mètres de l’arche nous amorçons notre sprint et aussitôt franchie la ligne d’arrivée, nous allons annoncer au directeur de course que nous voulons mettre un protêt sur l’épreuve. À voir sa réaction, nous ne devons pas être la première équipe à protester et les autres ont dû être plus virulentes que nous…

Peu d’équipes sont arrivées, sinon celles qui ont pris le mauvais tracé. Il faut dire qu’après notre passage, l’organisation alertée aura pris un soin particulier à la situation. Un lourd sentiment d’injustice s’installe parmi les filles.

-Ce n’est pas une course d’orientation!

-On nous avait dit de ne pas nous inquiéter…

-Un organisateur sur un quad nous a dit que nous allions dans la bonne direction!

La protestation s’organise, les arguments sont écrits sur papier, certaines filles iront voir Alexandre Debanne, organisateur de l’événement. Une douzaine d’équipes sont impliquées, des équipes qui se situent au centre du classement.

Tout cela sera très mal pris par l’organisation. On y voit une mauvaise volonté de la part des participantes, voire un désir de couper court dans une épreuve. À notre sentiment d’échec s’ajoute une lourde tristesse. Lorsque la sanction tombe, une heure de pénalité, nous avons toutes le moral dans les talons.

Ma première pensée sera pour l’argent que les athlètes du Québec perdront à cause de cette gaffe. En dégringolant au classement, nous perdons des sous selon notre système de commandite à la position. Nous terminons 66e. Au classement général, nous reculons de la 47e place à la 60e. Cruel résultat pour tant d’efforts.

Mais bon. Ann qui en a vu d’autres sait qu’il faut maintenant canaliser cette rage en quelque chose de positif. Il reste encore trois jours d’épreuve, on peut certainement remonter un peu au classement. À la tente tout est trempé, ce qui n’aide pas au moral. Le sac de Marie-Josée est mouillé, comme tout son contenu d’ailleurs. Heureusement que les sacs de couchage sont restés au sec. Nous tentons de dormir tant bien que mal…

Temps avec pénalité : 2h24 :00

Vendredi 17 novembre

4e étape, épreuve de VTT 27 km Domaines Andréa et Union Ducray

Hier, Alexandre nous avait dit que la météo serait clémente aujourd’hui. Eh bien la preuve est faite, les météorologues de l’Île Maurice se trompent autant que ceux de chez nous. Il pleut encore. Nous allons revenir à Montréal aussi blanches qu’à notre départ! Pas de report cependant, l’épreuve de vélo aura bel et bien lieu. Nous essayons de mettre de côté notre déconvenue de la veille et de nous concentrer sur l’épreuve d’aujourd’hui.

Cette fois-ci le trajet en autobus est très court. Nous partirons de la cour de l’usine de transformation de la canne à sucre qui est à deux pas, en fait deux kilomètres, du bivouac. Nos bolides nous y attendent, regroupés par trois, marqués de notre numéro d’équipe. Le hasard, facétieux parfois, a remis sur notre route un vélo qui nous avait déjà été assigné l’an dernier. L’autocollant RDS, toujours sur son cadre, en témoigne.

Nous ajustons les selles, testons les vitesses. Marie-Josée et moi allons regretter les pédales automatiques pas permises cette année. C’est une sérieuse économie d’énergie dans les montées, et celle annoncée de 8 kilomètres nous les fera regretter encore plus. Comme nous avons enfilé nos impers, la pluie cesse. Comme on les retire, elle recommence. Je préfère être mouillée que d’avoir chaud dans un vêtement qui garde l’humidité à l’intérieur. Mes manchettes de vélo feront l’affaire.

Les consignes de course sont simples. « Aujourd’hui, on a installĂ© de grands panneaux, impossible de vous tromper (y aurait-il lĂ  l’ombre d’un aveu…?). Mais vous devez rester regroupĂ©es Ă  trois. Les Ă©quipes dont les filles se dĂ©tacheront l’une de l’autre seront pĂ©nalisĂ©es d’une heure. Il y va de votre sĂ©curitĂ©. » Nous sommes sur la ligne d’arrivĂ©e. Gilles, le directeur de course, nous donnera le dĂ©part. Il risque une blague : « Ne vous trompez pas aujourd’hui. » Nous grimaçons, la blessure est encore vive… « On Ă©vite le sujet ok? ». Il retraite… « Allez les filles, bonne course! » Et au signal du dĂ©part il me donne une petite poussĂ©e sur la selle. C’est un bon gars dans le fond…

Ann n’avait pas arrêté de nous dire : « Aujourd’hui c’est moi qui vais vous suivre les filles, le vélo, c’est pas ma spécialité. » Elle se sous-estimait bien sûr. Elle adopte rapidement un bon rythme et prend plaisir à la chose. Quant à Marie-Josée, c’est une chèvre de montagne et il est bien connu que les chèvres de montagnes sont très à l’aise sur un vélo de montagne! Moi? J’ai beaucoup de volonté et de détermination. D’ailleurs le leitmotiv de notre équipe sera « La puissance de la trentaine, la force de la quarantaine, la détermination de la cinquantaine! » Alors je pousse sur mes pédales et je fais taire mes quadriceps qui chauffent. Il pleut toujours et la chaussée est mouillée. La montée est longue et la piste glissante rend difficile la montée en « danseuse ».

De mouillées nous devenons boueuses. Jean-Luc Brassard avait promis un 25.00$ de plus à la cause si on lui rapportait une photo dans la boue. Il va l’avoir sa photo! Nous arrivons enfin au haut de cette montée interminable. Une balise à pointer. Marie-Josée s’arrête et nous dit de continuer. Nous amorçons la descente. Truffée de pièges et de pierres volcaniques, la piste n’a qu’un désir : nous avaler toutes crues. Je reste donc hyper concentrée, le nez sur mon guidon et les yeux sur la piste devant moi. Grimpée sur mes pédales, j’apprécie le plaisir de la descente. Tout à coup j’ai la sensation d’être seule, très seule. Personne devant, personne derrière. Un gros pincement de cœur : me suis-je trompée? Comment se fait-il que Marie-Josée ne m’aie pas encore dépassée? Et où est Ann? Angoissée, je mets pied à terre. J’attend quelques interminables instants, puis je décide de remonter.

À ce moment précis, je suis incapable de situer mes coéquipières sur le parcours. Devant? Derrière? La sombre menace de pénalité si nous nous séparons me glace le cœur qui se met à battre un peu plus vite. D’autres filles arrivent. Au moins, cette crainte est réglée, je ne me suis pas trompée. Mais où sont les filles? Marie-Josée a-t-elle eu un pépin? Ann est-elle avec elle? À chaque équipe qui passe, je m’informe : « Avez-vous vu les 66? » la réponse est toujours la même : « Non ». J’aurais dû allumer à ce moment, si elles n’étaient pas derrière, c’est qu’elles étaient devant. Mais mon cerveau est sur « pause » et je suis incapable de réfléchir calmement. Je déteste cette sensation d’oppression qui m’étreint. Finalement, avec le point de balise en vue au loin, je décide de descendre à nouveau…juste comme Marie-Josée apparaît au détour, revenue au pas de course.

Nos questions s’entrechoquent : « Que fais-tu? » « Où étiez-vous? ». mais pas le temps pour les explications, il faut tenter de rattraper le temps précieux perdu lors de ces longues minutes. De retour en selle j’essaie de comprendre ce qui s’est passé. Elles ont dû me dépasser alors que j’étais concentrée sur la route et comme sous la pluie toutes les Amazones sont boueuses, je ne les ai pas reconnues. Il n’y a pas de coupable, juste un petit malentendu, chacune tentant de faire de son mieux pour la cause commune.

La descente se poursuit, toujours aussi dangereuse. Nous dépassons une équipe où deux filles ont enveloppée leur coéquipière dans une couverture de survie métallique et la couchent dans l’herbe au bord du chemin. La blessée a les yeux fermés et semble très pâle. L’hélicoptère se pose à une centaine de mètres de là, nous pouvons poursuivre sans nous arrêter, rassurées. Les secours sont là et on s’occupera d’elle. Mais c’est un avertissement supplémentaire à la prudence. Il y a des risques réels dans cette descente.

Par temps ensoleillé ce doit être magnifique. Les champs de cannes à sucre se multiplient à perte de vue, la plaine est bordée de vallons et la montagne Jurançon s’impose dans le paysage. Mais pour l’heure tout est gris. Et glissant. Mon vélo fait une embardée et je me retrouve étalée sur la pierre juste devant un point de contrôle. Devant l’inquiétude de l’officiel qui accourt, je me relève prestement et le rassure en remontant sur mon vélo. Encore une fois l’orgueil me fait plus mal que mon genou qui saigne!

Nous repartons toutes les trois, un peu plus regroupées suite à notre mésaventure. La pluie connaît parfois quelques accalmies, mais ça ne change pas grand chose à notre situation, la terre se charge de nous renvoyer l’eau que le ciel nous épargne! Nous sommes parfois aveuglées par les éclaboussures de boue qui revolent dans nos yeux…les lunettes, eussent-elles survécues à notre « naufrage » auraient été inutile aujourd’hui, à moins d’être munies d’essuie-glaces!

Une dépression de la piste retient une quantité plus grande d’eau qui, mélangée à la terre, donne une boue particulièrement épaisse et collante. Les dérailleurs s’enrhument, les roues ont peine à tourner avec cette épaisseur supplémentaire et les vélos gagnent bien 5 ou 6 kilos. Le mien ne répond plus, restant obstinément bloqué à une vitesse supérieure. Ann l’essaie et décide de faire la fin du parcours avec lui. Je prend le sien, tout aussi sale mais un peu plus fringant. Heureusement l’arrivée n’est pas loin, bien que le ruban de route qui s’étale devant nous semble élastique…

Un dernier virage et nous voyons la ligne d’arrivée émerger de la brume. Il s’est remis à pleuvoir de plus belle. À partir de ce moment, nous rencontrons des équipes qui courent vers nous, non pas pour nous accueillir, mais parce que les deux derniers kilomètres qui ramènent au bivouac font partie de la compétition et sont courus à pied. Histoire de se délier les muscles j’imagine, après l’effort à vélo. Nous entrons dans la cour d’où nous sommes parties quelques heures plus tôt. Les vélos y sont reçus par les membres de l’organisation et sans perdre un instant nous virons sur nos talons, prêtes à avaler les deux kilomètres restants.

Nous avions traîné dans nos bagages une corde de traction et le moment est venu de l’utiliser. Je suis moins rapide à la course et un petit coup de main pourra me faire gagner quelques minutes. Craignant peut-être une flambée d’orgueil, Ann me dit : « Accepte-la Claudine! ». Comme si j’avais l’intention de la refuser!!! Mais courir tractée oblige à aller un peu plus vite que notre rythme naturel, ça aide bien sûr, mais ce n’est pas gratuit! Je me retrouve donc harnachée à deux chevaux de course et nous voilà donc à galoper dans la pluie, encore elle, et la boue. Plusieurs autres équipes utilisent le même stratagème et c’est monnaie courante même chez les équipes les plus fortes. Mais j’avoue qu’il faut quand même une certaine dose d’humilité…

Dernier regard aux champs de canne à sucre puis nous entrons dans l’aire du bivouac. La ligne d’arrivée surplombe la mer sur la falaise spectaculaire qui borde le campement. C’est avec soulagement et émotion que nous la franchissons. Cette étape difficile a plu à la majorité des participantes. Il y aura quand même eu de la casse. La jeune fille récupérée par l’hélicoptère aura eu besoin de quelques points de suture sous le menton et une autre s’est fracturé le coude. Elle sera rapatriée le lendemain et opéré d’urgence à Paris.

Sales, poisseuses, du sable et de la terre plein les dents, nous regagnons notre tente mouillée dans l’illusion d’y trouver un peu de repos au sec. Le classement de l’étape nous situe au 54e rang et nous gagnons 3 places au général. Demain, peut-être qu’il fera beau.

Temps : 2h53 :06

Samedi 19 novembre

5e étape Canot 15 km Le Preskil – Le Barachois

Le beau temps est revenu. Le soleil est là, caché occasionnellement par quelques nuages balayés par un vent qui lui ne veut pas lâcher prise. Nous nous rendons à Presqu’île, de l’autre côté de l’île et notre trajet nous fera contourner l’Iles des singes avant de mettre le cap sur le Barachois.

Encore une fois l’accueil chaleureux des Mauriciens se vérifie. À l’hôtel qui servira de point de départ de l’étape, nous sommes reçues avec jus, croissants et brioches, histoire de faire le plein avant l’effort qui s’en vient. Nous partirons par vagues de huit embarcations. Suite à notre dégringolade au classement, nous sommes dans la troisième. Mais voyons ça de manière positive, il y aura moins de bouchon devant nous au départ.

Carte en mains j’essaie de repérer au loin l’Île aux singes. Je distingue vaguement une forme ocre dans la mer, surmonté d’herbes jaunâtres me semble-t-il. Je m’informe auprès d’un policier qui regarde la scène en compagnie de deux collègues.

-Est-ce bien ça l’Île aux singes?

-Non. Il faut passer à la droite de ça. On la voit là devant.

Bon. Soit que j’ai besoin de lunettes, soit qu’il faut vraiment être de la place pour voir l’île en question. Et sur la carte, elle n’est pas bien grosse. Ça devrait se préciser au fur et à mesure que nous avancerons. Cette fois-ci pas question de courir avec la pagaie. Nous nous plaçons aux côtés de notre canot, nous enduisons copieusement de protection solaire et remercions mentalement les copines qui nous ont fourni des lunettes de secours, Marie-Josée ayant été la seule ayant eu la prévoyance d’en apporter deux paires. Celles qu’on m’a prêtées ont des lentilles jaunes. Avec tout ce soleil aujourd’hui je vais avoir une journée éblouissante! Mais l’important, c’est de se protéger des embruns. Le vent qui souffle du large sera certes un facteur à considérer grandement dans notre navigation aujourd’hui.

Bien décidées à ne pas verser et à pagayer de tout notre cœur, nous attendons le signal de départ. Les premières sont déjà à l’eau. Nous glissons notre canot sur le sable et attendons le feu vert. Notre tour vient et c’est parti. Poussant et tirant l’embarcation nous l’amenons jusqu’à l’eau. Ann saute dans le canot, puis Marie-Josée. Je donne une dernière poussée et embarque à mon tour avec une technique qui manque peut-être un peu d’élégance je le reconnais. Mais je vous avoue aussi que c’est le dernier de mes soucis.

Il est tout de suite évident qu’il faudra garder un œil sur les vagues qui claquent sur le flanc droit du canot. Nous avons pris soin d’apporter deux écopes faites de bouteilles de plastiques coupées et elles seront très utiles. L’eau va entrer dans le canot et l’alourdir considérablement. Il faudra veiller à le vider régulièrement.

Nous pagayons en cœur, en rythme. Est-ce l’expérience de notre première -et seule!- sortie commune? Il me semble que nous sommes beaucoup plus efficaces aujourd’hui. Sans dire que le canot fend l’eau en faisant de la vague, nous progressons bien, tellement bien qu’il n’y a plus personne devant nous. Nous voyons des équipes au large sur notre droite. L’Île aux singes est toujours très nébuleuse devant nous. Est-ce cette vague forme sombre qui semble émerger de la mer? Une haute montagne se profile dans les terres. Je crie aux filles (même si nous sommes très proches, il est difficile de nous entendre avec le vent qui siffle dans nos oreilles) : « J’arrête de pagayer et je consulte la carte! » On ne m’y reprendra plus à me dire que les cartes ne sont pas importantes… Un bref regard à la carte protégée par un étui de plastique me confirme ce que je soupçonnais, l’Île aux singes est bien à gauche de la montagne, notre cap est bon.

Malgré nos efforts, il nous semble que notre progression est lente. Ce n’est pas facile d’avancer dans cette mer agitée. Les équipes de tête qui étaient au large piquent maintenant vers nous et il est évident que plusieurs d’entre elles contourneront la fameuse île avant nous. Elles auront probablement mieux utilisé les courants que nous, profitant de la propulsion naturelle de l’eau et des vents. Nous c’est grâce à nos muscles, de plus en plus meurtris d’ailleurs, que nous avançons!

Nous arrivons à la pointe de l’île…pas de singes en vue mais quelques organisateurs (!!!) qui notent le numéros des équipes que nous leur crions par delà le tumulte des vagues et du vent. Et plutôt deux fois qu’une, jusqu’à ce que quelqu’un lève le pouce en notre direction nous signifiant qu’il a bien noté.

Nous devons maintenant remonter le vent, cap sur le Barachois, une longue ligne qui serpente le long de la côte. Est-ce seulement une impression, mais il nous semble que nous ne remontons pas que le vent mais quelques équipes aussi…et là devant, ce sont les garçons! Une unique équipe de mâles est invité à chaque année, un peu comme un clin d’œil à la gent masculine exclue de ce raid. Les premières équipes de garçons se sont fait déclasser par les filles mais depuis l’an dernier ceux qui y sont défendent beaucoup mieux leur sexe. Ceux de cette année, les Boys d’NRJ, ne font pas exception à cette nouvelle règle… sauf en canot aujourd’hui!

Ils sont costaud les gars et sous leur poids le canot s’enfonce un peu plus dans l’eau. Les vagues restent hautes et l’eau entre à profusion dans l’embarcation. Celui qui est à l’avant doit constamment écoper, mais ils prennent la situation avec bonne humeur, encourageant les équipes qui les dépassent au passage.

De notre côté nous devons écoper aussi. Aussitôt que l’une des parties du canot se remplit d’eau, il devient moins manoeuvrable et nous perdons beaucoup de vitesse. Tout comme nous le ressentons vivement quand l’une d’entre nous doit poser la pagaie pour écoper. Ce n’est pas facile de faire avancer ce monstre jaune avec seulement deux paires de bras au travail. Quand la troisième se remet à l’œuvre, les deux autres poussent un soupir de soulagement. Les pauses sont rapides, pour prendre une gorgée d’eau, pour avaler un gel calorique ou engouffrer tout rond et tenter de mâcher au rythme des coups de pagaies une barre énergétique.

Mon camel back nage à mes pieds, le caisson arrière s’est à son tour empli d’eau. Je suis moins exposée que Ann à l’avant, mais à la longue l’eau s’accumule aussi de mon côté. Je crie aux filles : « J’arrête de pagayer et j’écope ». J’essaie de faire vite mais le niveau d’eau ne diminue pas rapidement. Nous sommes près de la rive dont la plage rocheuse s’avance vers nous, le niveau d’eau y est très bas… Un cri unanime sort de l’avant du canot : « Reprend la pagaie, cesse d’écoper, on va tout croche! Nous allons nous échouer! » Tant pis pour l’eau qui clapote devant moi, on vivra avec! Je me remets aussitôt à l’œuvre et redresse la trajectoire du canot. Avec les vagues qui frappent constamment de côté, la pointe du canot oscille et sans l’ancrage de ma pagaie derrière, la direction est effectivement plus difficile à tenir…

On voit des gens amassés sur un quai, c’est un autre point de contrôle. Nous reprenons nos simagrées afin de s’assurer qu’on nous a bien vues. Il y avait un ravitaillement à cet endroit…pas le temps d’arrêter, on a de quoi tenir jusqu’à l’arrivée. Au détour d’une dernières pointe, nous voyons finalement l’arche de l’arrivée se détacher sur la plage, minuscule point rouge derrière une mer qui ne s’est en rien calmée. Il reste moins de deux kilomètres à parcourir, mais ils nous sembleront les deux plus longs de tout le parcours.

La terre parait reculer devant nous, l’arche reste désespérément petit, on a l’impression de faire du surplace. Pas beaucoup d’équipes autour de nous mais on entend les cris des filles qui scandent leurs coups : « Un, deux, trois, quatre…vingt! Et on change! » Certaines changent de côté aux dix coups, d’autres aux vingt. Marie-Josée compte. Elle et Ann ont adopté leur propre rythme qui varie et qui s’adapte tout au long de cette véritable odyssée.

Nous sommes maintenant plus près. Judicieusement Ann suggère qu’on s’écarte sur la droite pour avoir un meilleur angle d’approche. Nous rassemblons ce qu’il nous reste de forces, nous tirons, poussons sur les pagaies. Il y aura certainement des ampoules à soigner ce soir mais peu importe. Bruno qui nous a vues s’approcher commente notre arrivée… « Allez les Amazones RDS, vous y êtes presque! Il faut passer le canot sous l’arche pour stopper le chrono. Allez les filles, un dernier effort!!! »

Nous mettons pieds à terre, les cris fusent de toutes parts : « Videz le canot! » Pas le temps! Nous sommes assez fortes pour le tirer avec son eau. Mais il faut aussi le soulever pour lui faire passer la marche qui curieusement est juste sous l’arche. Qu’à cela ne tienne…Popeye peut aller se rhabiller, nous réussirons sans épinards et sans dire que nous projetons le canot sous l’arche, il n’y a aucun doute qu’il l’a bel et bien passée!

Heureuses, nous nous tapons dans les mains. Quel bel effort d’équipe. Quelle harmonie tout au long de l’étape. Ann remarque qu’il n’y a pas tant d’équipe que ça qui ont touché terre devant nous. Nous ne voulons pas nous enflammer, mais nous avons le sentiment d’avoir enfin offert une très bonne performance. Nous allons manger une bouchée puis remontons dans les bus qui nous ramènerons Marie-Josée et moi au bivouac tandis que Ann s’en ira à l’épreuve de canyoning, une épreuve qui n’apporte aucun bonus, mais qui pénalise l’équipe qui ne la fait pas. Toutes la feront.

Sur le trajet de retour nous voyons des équipes toujours à l’eau, il s’agit de celles, qui à cause d’un abandon médical doivent pagayer à deux! Nous sommes pleines d’empathie pour elles. Nous avons vu l’énorme différence que cela faisait de pagayer avec une équipière en moins lorsque l’une d’entre nous écopait. Nous avions l’impression que le canot s’enfonçait dans l’eau et refusait d’avancer. Toutes saluent bruyamment le courage de celles qui malgré tout n’abandonneront pas.

Cette fois-ci nous avons très hâte à l’annonce des résultats. Ann est certaine qui nous sommes sous la barre des trente. Puis des vingt-cinq. Elle est ensuite convaincue qui nous avons fait mieux que 20… Marie-Josée et moi rigolons doucement en attendant. Et Alexandre égraine les positions. Puis il passe à la première page, nous n’avons toujours pas été nommées … nous sommes donc sur la première page!!! Et lorsqu’il nommera notre équipe assortissant l’annonce de notre position d’un « Eh ben dis donc les québécoises… », nous hurlerons notre plaisir! Quinzièmes!!! Vraiment, ça valait le coup de forcer! Notre remontée au général sera plus modeste, les écarts étant moins grands en temps en canot. Mais nous nous retrouvons maintenant au 52e rang.

Temps 2h33 :12

Dimanche 20 novembre

6e étape Trek 12 km Domaine Chamarel

Dernière journée de compétition, dernière étape. C’est presque fini…au bout du compte cela a passé si vite et pourtant paradoxalement on a l’impression d’être là depuis des mois. Finalement, et hors de tout doute, il fait beau. Comme pour s’excuser de son absence remarquée, le soleil redoublera d’ardeur aujourd’hui. Et comme rien n’est parfait, il fera trop chaud pour une étape de trek dont la première partie est complètement exposée aux rayons agressif du soleil. Le mercure oscillera entre 35 et 40 degrés…

Avant le départ pour l’étape, il nous fallait accomplir une tâche supplémentaire… Remplir nos sacs qui se rendront directement à l’hôtel qui nous accueillera ce soir et où aura lieu la soirée de fin du raid, et démonter notre campement. On a beau laisser des choses que l’on juge inutiles de rapporter, les sacs restent quand même difficiles à fermer et excèdent certainement les 15kg fortement suggérés par l’organisation.

Une fois cette tâche accomplie, nous nous dirigeons une dernière fois vers les autobus, chargées de nos camel back remplis à ras le bord, du tubes de crème solaire et de tout ce qu’il nous reste d’énergie et de détermination. Ça, il n’en manque pas! Le Domaine Chamarel est bien sûr en montagne, mais nous aurons en bonus aujourd’hui vue sur la mer turquoise qui baigne aux pieds des pitons rocheux. Une petite vue du paradis annoncé de l’Île Maurice qui s’est plutôt timidement caché dans les brumes jusqu’ici.

Ce sera un départ collectif. Nous nous amassons toutes sous un gigantesque arbre qui nous dispense généreusement son ombre et au signal donné, 198 amazones, quatre seront absentes pour abandon médical, s’élanceront sur la piste de terre et de roche qui monte dans la montagne.

Dès le départ, il devient évident que nous devrons soigner particulièrement notre hydratation, que nous devrons aussi gérer, moi surtout, notre énergie afin d’arriver au bout de l’épreuve. La première partie est relativement aisée. Quelques petites montées qui se font encore bien au pas de course et qui nous permettent de garder un rythme raisonnable.

Puis on entre dans un faux plat qui tranquillement taxe nos mollets. Certaines équipes se mettent à marcher et insensiblement je commence à ralentir mon allure. Quant à mes deux coéquipières, plus expérimentées en course que moi, elles supportent très bien la montée. Nous prenons donc une décision d’équipe…

France Guérer, une autre québécoise faisant partie de l’équipe Carpédia.com, nous a prêté deux laisses de chien à courroie courante que l’on peut bloquer à la longueur souhaitée. En prévision de ce moment, nous les avions attachées au sac de Marie-Josée et de Ann. Il ne restait donc plus qu’à dérouler le câble et à en attacher l’extrémité à ma ceinture. Tractée ainsi, je pouvais supporter un rythme supérieur au mien et ainsi ne pas trop ralentir l’équipe. Je alors dois me concentrer sur un rythme adopté de concert avec ma partenaire du moment, je changerai de « locomotive » constamment afin de ne pas décharger les piles de personne, et m’efforcer de mettre le moins de poids possible sur ce curieux cordon ombilical.

Mais ça fonctionne et l’esprit de l’équipe est fantastique. Je crois que jamais durant ce raid nous ne nous sommes senties aussi unies. Je m’émerveille encore devant l’entente spontanée qui s’est tissée entre Ann et Marie-Josée qui se connaissaient à peine avant le raid et de cette amitié entre les trois née des épreuves communes que nous avons eu à traverser.

La piste monte de plus en plus à tel point qu’il devient maintenant difficile de courir constamment. Nous marchons dans les montées et aussitôt que nous arrivons au sommet nous nous remettons à trottiner. Idem dans les descentes, avec précaution cependant. Ce serait bête de se fouler une cheville à la dernière étape… Mais pour l’heure les descentes ne sont pas nombreuses. Nous accumulons les poinçons aux points de contrôle, impossible de les manquer aujourd’hui, et de fil en aiguille nous arrivons au point de ravitaillement. Nous y ferons un bref arrêt, le temps de faire le plein d’eau et d’avaler le jus de quelques quartiers d’oranges.

Certaines équipes passent sans s’arrêter, mais nous estimons que les quelques minutes que nous passons à remplir mutuellement nos « camel back » valent la peine. Nous reprenons notre place dans la montée, suivie d’une descente plus accentuée. Le paysage qui s’offre à nous est magnifique. Il faut lever les yeux et prendre le temps de l’apprécier, prendre conscience que nous sommes à l’autre bout du monde et que nous vivons une aventure incroyable. Pas facile quand on a les poumons en feu, les jambes qui crient grâce et les yeux qui brûlent sous les coulées conjuguées de sueur et de crème solaire.

Dernier point de contrôle à l’horizon, à la jonction d’une descente…dont quelques filles reviennent dépitées. Elles se sont trompées! Nous compatissons mentalement à leur déconvenue, d’autant plus qu’elles ont dû en plus remonter une côte tout en remâchant leur déception. La suite du parcours nous amène plutôt vers le haut. « Une dernière montée, affirment les officiels, il n’y en a que pour dix minutes… »

Dix minutes…c’est fou ce que le temps s’étire quand on grappille dans l’énergie qu’il nous reste… N’oublions pas que l’effort est cumulatif et que nous en sommes à notre sixième journée consécutive d’épreuves. Par contre, ça ne semble pas ennuyer Ann et Marie-Josée…alors serrons les dents et ouste! Après tout, qui est-ce qui a voulu venir ici!!!

Les arbres rapprochés apportent une ombre bienfaisante au sentier. Je ramasse deux branches mortes qui me font office de bâtons de marche de fortune et me permettent d’utiliser aussi la force de mes bras. Les filles me tirent et me poussent…il faut que je pense à garder l’équilibre entre les deux!

Finalement nous sommes au sommet, mais pas encore à l’arrivée. Le sentier très étroit maintenant serpente en descendant. Ce n’est pas sans me rappeler certains sous-bois du Québec, nous sommes dans une forêt de feuillus jonchée de feuilles et de brindilles mortes. Mais si ce n’est pas le Mont St-Hilaire, ç’aurait pu y ressembler n’eut été de la mer qui se révèle au rythme des éclaircies.

La clameur que nous entendons au loin nous indique que la fin est proche. Ça nous donne des ailes. Nous survolons maintenant le sentier. Ann est devant, nous encourage de la voix, mais c’est bien inutile. Comme des chevaux qui sentent l’écurie proche, nous courons avec entrain. Une dernière recommandation de notre chef de file : « Attention les filles, sautez bien haut, dit-elle en alliant le geste à la parole et sautant gracieusement au-dessus d’un ruban de plastique jaune qui barrait le chemin. Nous la suivons avec enthousiasme, continuons quelques pas, pour s’arrêter brusquement et pivoter sur nos talons avec un bel ensemble.

« M… nous sommes passées tout droit! Fallait pas sauter par-dessus, le ruban indiquait la direction à prendre! » Nous n’avons fait qu’une dizaine de mètres de trop. Nous revenons sur nos pas, gagnées par le fou rire. « Vraiment, fallait la faire celle-là! » Et c’est en riant que nous émergeons du sentier, traversons la route gardée par la police mauricienne et sous les encouragement des celles qui sont déjà là, monter une dernière côte mi-boueuse, mi-gazonnée, une petite facétie de l’organisation, et passer une dernière fois sous l’arche d’arrivée. Nous nous tombons alors dans les bras. C’est fait les filles, nous sommes arrivées au bout!

Nous resterons là, nageant dans cette impression surréaliste des fins de raid, de rallye, d’expédition, incapables pour l’instant de se coller dans une réalité qui ne nous implique pas toutes les trois. Nous attendons nos copines du Québec qui termineront dernières mais qui auront franchi avec courage chacune des étapes. C’est sous les hurlements de la foule qu’elles franchiront les derniers mètres, avec en bonus une bière froide sur un plateau d’argent à l’arrivée!

Temps : 2h11 :20 classement 52e

Épilogue

Nous sommes certainement passées par toute la gamme des émotions dans ce raid. À l’enthousiasme du départ a succédé la mortification d’avoir chaviré, l’immense déception de s’être trompée et d’avoir été pénalisées, mais aussi la force d’avoir su passer par-dessus et de canaliser notre esprit et notre énergie sur ce qui restait à venir, l’exaltation d’avoir terminé 15e à la deuxième étape de canot et la grande fierté d’être allées jusqu’au bout.

De nombreuses fois pendant ce raid nous avons pensé aux athlètes pour qui nous amassions des fonds, aux enfant de l’école Pierre-de-Coubertin qui nous suivaient fidèlement jour après jour et qui nous écrivaient, à nos amis qui nous supportaient et à nos familles qui dès le départ ont toujours été derrière nous. C’était parfois le petit coup d’épaule moral qui faisait la différence, c’était ce qui nous faisait nous dire : « Allez ma vieille, avance! Tu n’es pas seule, il y a plein de monde autour de toi.»

Notre autre grande réussite aura été de former une équipe soudée, complice. Une équipe dont les trois filles avaient des expériences différentes, mais qui ont su en mettre leurs atouts en commun. À tel point que… bien oui, conscientes que nous avions le potentiel pour gagner entre 15 et 20 places au classement, nous n’avons d’autre choix que de recommencer l’an prochain. Après tout, nous sommes allées là pour apprendre…

Alors, prĂŞtes pour le Raid 2007?

21 janvier 2007

Car en ce qui me concerne, j’ai ratĂ© 2004, 2005 et 2006…mais je vais tout faire pour participer au Raid 2007!!!

Sonia NRJ Paris 2003

Bienvenue

8 janvier 2007

Bienvenue sur le Blog des Amazones

ZBO vous donne la possibilité de vous exprimer librement, de parler de vos expériences vécues durant le Raid Amazones, de montrer vos images et pourquoi pas, de constituer de nouvelles équipes pour participer au prochain raid…

Ce Blog est ouvert aux Amazones ayant participĂ© aux diffĂ©rents raids…

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